Même l'observateur le plus fruste peut voir que les systèmes sont plus intéressés par le commerce que par l'humanité. Partout dans le monde les gouvernements ne représentent plus les intérêts du peuple, ils sont au contraire esclaves de puissants groupes internationaux et de l'idéologie de croissance qu'ils incarnent.
Même l'observateur le plus obtus peut constater que ces sociétés sont «plus intéressées par le commerce que par l'humanité», comme H.D.Thoreau l'a écrit 1 . Elles sont gérées par des cadres qui sont, pour le dire de manière diplomatique, mal guidés et centrés sur leurs intérêts. Cela est encore plus vrai aujourd'hui après l'évolution des systèmes politiques démocratiques suite à l'influence des lobbyistes et des initiés. La crise climatique est à nos portes parce que la démocratie a été corrompue: L'influence a remplacé la représentation et l'agitation fait maintenant place à la communication honnête. La «professionnalisation» des principaux partis politiques les a transformés en machines à obtenir des votes. Au lieu d'être l'expression concurrentielle des forces sociales et des idéologies, ils sont influencés par les sondages, le groupes de discussion et les rapports d'analyses démographiques. Les campagnes politiques sont devenues de grandes fêtes mises en lumière par les médias de masse. Elles sont un vecteur entre le peuple et ses dirigeants, contrôlé par une armée de spécialistes dont la tâche est de créer et de gérer une communication orientée. Cela est possible parce que la puissance des mouvements sociaux a diminué, et parce que la politique visionnaire a été submergée par l'appât du gain. Pour la plupart, les organisations environnementales ont aussi été aspirées dans le jeu d'une politique menée par le trafic d'influence et de la gestion des médias.
La passivité du public a permis à nos représentants politiques à devenir de plus en plus dominés par une catégorie professionnelle à la recherche du pouvoir. Les partis politiques ont été affaiblis, avec des adhésions en diminution et avec des membres privés de toute influence. En Grande-Bretagne, par exemple, avec l'espoir qu'après des années du "New Labour", les conservateurs formeront le prochain gouvernement, une influence est faite auprès des sociétés pour que le personnel proche du Parti Travailliste soir remplacé par des conservateurs - en vue d'avoir un accès instantané aux votes favorables. Le Sunday Times rapporte que «plus de 50 candidats potentiels choisis par les principaux partis travaillent déjà à influencer des cadres supérieurs, qui sont intimement mêlés au monde de la politique." Certains spécialistes de la relation publique décrivent les deux cheminements de carrière, le lobbying et la politique, comme «un choix naturel." L'influence des lobbyistes d'entreprise n'est vérifiée que quand il devient trop évident ou lorsque la pression sur la réglementation met en péril le système dans son ensemble, comme cela s'est produit avec la déréglementation de la finance aux Etats-Unis avant la crise de l'année 2008. Retrouver la démocratie pour les citoyens est le seul moyen de tempérer les effets du dérèglement climatique et de faire en sorte que les riches et les puissants ne peuvent plus protéger leurs propres intérêts au détriment du reste d'entre nous. Pour celà, il faut un nouveau radicalisme, un radicalisme qui refuse de se laisser entraîner dans des élections rapides et dans des compromis à court terme, mais qui vise à faire évoluer la politique elle-même.
Nous pouvons tous apprécier à sa juste valeur une société respectueuse des lois. Mais maintenant nous avons des devoirs plus élevés, et nous ne sommes plus tenus de respecter les lois qui protègent ceux qui continuent à polluer notre terre et menacent ainsi de détruire notre environnement. Lorsque des lois justes sont utilisées pour protéger un comportement injuste, alors notre obligation de respecter ces lois est réduite. Dans le cours normal des choses, il est juste de permettre au processus démocratique d'évoluer à son rythme, et de faire évoluer les lois pour refléter la nouvelle réalité. En 2008, cette vérité a été reconnue lorsque six manifestants de Greenpeace ont été arrêtés pour avoir causé des dommages à l'usine électrique de Kingsnorth, alimentées au charbon dans le Kent, après avoir peint des slogan sur la cheminée. Le jury a acquitté les six acccusés, convaincu par les arguments de la défense, que les manifestants tentaient par leur action d'éviter un plus grand préjudice sur le climat.
Le réchauffement climatique devient une contrainte énorme pour l'ensemble des peuples du monde. Dans les grandes luttes pour le suffrage universel, pour les libertés civiles, contre l'esclavage et contre les guerres injustes, la victoire signifiait la fin du problème - ou du moins un début de solution. Dans le cas du problème climatique, une décision de changement peut hélas arriver trop tard. Une prise de conscience par les gouvernements et par les populations des dangers climatiques risque d'advenir trop tard s'il rien n'est fait dans les prochaines années; entre temps le système climatique mondial aura été modifié profondément et son évolution sera hors de notre contrôle. Dans ces conditions nous avons des obligations morales plus impératives que l'obéissance à la loi. Nous sentons que nous devons obéissance à une loi supérieure et universelle, même si nous devons accepter les conséquences de la désobéissance aux législations en cours dans nos pays. C'est pour cette raison que ceux qui pratiquent la désobéissance civile sont généralement les citoyens les plus respectueux des lois justes, ceux qui sont les plus concernés par l'intérêt social et par une plus grand développement du processus démocratique.
Alors que le changement climatique devient incontrôlable et qu'il menace des communautés stables, prospères et civilisées, ayant des lois protectrices, il est temps de se demander si nos obligations envers nos frères humains et le monde naturel ne nous obligent pas à enfreindre des lois qui protègent ceux qui continuent à polluer l'atmosphère et menacent ainsi notre survie.
Nous devons maintenant franchir trois étapes: désespoir, acception, action. Le désespoir est une réponse naturelle de l'homme à la nouvelle réalité à laquelle nous sommes confrontés, et tenter de résister, c'est nier la vérité. Bien que la durée et l'intensité du désespoir varient d'une personne à l'autre, il est malsain et inutile de s'arrêter là. Il faut sortir du désespoir, accepter la situation et reprendre notre sang-froid, mais si nous n'allons pas plus loin, nous risquons de sombrer dans la passivité et le fatalisme. Ce n'est qu'en agissant, et en agissant de façon éthique, que nous pourront peut-être racheter notre humanité.
Clive Hamilton, est l'auteur de "Growth Fetish and Scorcher". Cet article est un extrait traduit de son dernier livre: Requiem pour une espèce: Pourquoi nous résistons à la vérité au sujet des changements climatiques. L'original est disponible sur adbusters.org .
Ce sujet a également été traité par Nicolas Sivan dans ddmagazine.com
1: Henry David Thoreau, dans son livre La désobéissance civile (1849), avance l'idée d'une résistance individuelle à un gouvernement jugé injuste. Ce livre est considéré comme étant à l'origine du concept contemporain de "non-violence".


